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Taïwan au défi : mettre fin à la pêche illégale et à l’esclavage en mer

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Taïwan au défi : mettre fin à la pêche illégale et à l’esclavage en mer

 

Bulletin Pêche et Développement n° 147, décembre 2017 |

 

Congrès international de l’Apostolat de la mer, à Kaohsiung, (Thaïwan) du 1er au 7 octobre 2017, dans un pays dont les flottes se déploient sur toutes les mers du globe…

 

« L’exploitation est généralisée et il faut principalement blâmer le système des agences qui en est la cause. Il ne semble pas y avoir de réel désir de changer le système ; pourtant c’est ce système des agences de main-d’œuvre et de courtage qui permet que, particulièrement les pêcheurs migrant soient victimes d’abus, exploités et maltraités. Je suis d’avis qu’il n’y a pas de de réelle volonté des autorités taïwanaises de réformer ce système, parce que toute tentative a des conséquences économiques » Bruno Ciceri

 

Bruno Ciceri coordonne l’apostolat de la mer au Vatican après avoir été pendant 12 ans, de 1996 à 2008, aumônier et responsable du centre Stella Maris à Kaohsiung, principal port de pêche de Taïwan, base de centaines de bateaux de pêche lointaine.

Il a été l’organisateur du congrès international de l’Apostolat de la Mer, à Kaohsiung, du 1er au 7 octobre 2017. C’était le premier congrès entièrement consacré à la question des droits des pêcheurs et particulièrement des pêcheurs esclaves ; l’Apostolat de la Mer, fondé en 1920 à Glasgow, se consacre surtout à l’accueil des marins dans les ports de commerce. Si les autorités taïwanaises, représentées par le vice-président du pays, ont accepté et soutenu la tenue d’un tel congrès consacré à la dénonciation de l’esclavage des pêcheurs dans le monde entier, et surtout en Asie, c’est qu’elles ont pris conscience de la nécessité d’agir face à la montée des critiques.
Bruno Ciceri a publié en 2015, un livre dénonçant la situation des pêcheurs esclaves.En 2016, Greenpeace a également publié un rapport Made in Taïwan, analysant plusieurs cas de violences et de meurtres sur des bateaux taïwanais ainsi que des cas précis de pêche illégale.
Ces dénonciations et bien d’autres ont amené l’Union Européenne à imposer un carton jaune à Taïwan en octobre 2015, le menaçant d’interdire les exportations vers l’Union Européenne. La Thaïlande a également été mise sous contrôle et a réagi rapidement. Les autorités taïwanaises ont donc dû prendre des mesures. Sont-elles suffisantes pour mettre fin aux situations inacceptables dans la puissante pêche lointaine de Taïwan ? La Thaïlande a retrouvé les faveurs de l’Union Européenne tandis que Taïwan n’a toujours pas retrouvé son feu vert.

 

Une flotte déployée sur tous les océans.

Taïwan dispose d’une des plus importantes flottes de pêche lointaine avec la Chine. Elle se déploie sur toutes les mers du globe et jusqu’ici sans contrôle sérieux. Plus de 2000 bateaux traquent surtout les thons mais aussi les calmars et les balaous.

Taïwan dispose de 36% de la flotte mondiale de palangriers pêchant le thon.

Le pays a signé des accords de pêche avec plus de 30 pays. A ces bateaux, souvent palangriers ou senneurs, s’ajoutent plus de 400 autres sous pavillon de complaisance qui ne sont même pas toujours enregistrés. Une bonne partie des débarquements, environ 50%, sont réalisés dans des ports étrangers (Corée, Espagne, Etats-Unis), pour une valeur estimée de près d’un milliard de dollars US. Avec les nombreux transbordements en mer, il est impossible de contrôler réellement les débarquements et bien difficile de vérifier le respect des zones de pêche et des quotas. Certaines compagnies de Taïwan disposent d’une puissance considérable ; ainsi la Fung Chun Formosa FisheryCompany (FCF) commercialise 700 000 tonnes de poisson dont 600 000 tonnes de thon. Elle est en lien étroit avec la grande multinationale thaïlandaise Thaï Union. Cette pêche lointaine taïwanaise représente un énorme secteur économique même si elle a tendance à se réduire depuis 2014, les débarquements ayant baissé de 200 000 T à Taïwan, mais qu’en est-il à l’étranger ?

Elle représente près de 60% de la production halieutique du pays pour près de la moitié de la valeur. Une des conditions de sa viabilité, ce sont les subventions gouvernementales mais elle est aussi basée sur une pêche illégale quasi systématique et l’utilisation de pêcheurs migrants sous-payés et souvent traités comme des esclaves.

 

Esclaves en haute mer

Pêche illégale et esclavage des marins sont deux aspects étroitement liés dans la pêche en haute mer. Cette pêche nécessite des investissements importants difficiles à rentabiliser dans un contexte d’épuisement de certains stocks de thons. Depuis les années 80, les Taïwanais ont aussi trouvé à terre des emplois mieux payés et moins difficiles, rares sont ceux qui acceptent d’être séparés de leur famille pendant des mois. Les seuls à continuer sont les capitaines qui bénéficient de revenus élevés très attractifs. Il a donc fallu recourir à des migrants, mais le secteur est si peu contrôlé qu’on ne connait même pas leur nombre avec certitude. Les données officielles indiquent 18000 pêcheurs étrangers sur les bateaux de pêche lointaine et 11600 sur les bateaux pêchant dans les eaux de Taïwan, soit environ 30000 au total. Cependant un rapport officiel américain sur le trafic d’êtres humains évoque un chiffre bien supérieur de 160 000 pêcheurs migrants sur des bateaux taïwanais sur un total de 326 000 pêcheurs. L’exploitation commence dès l’embauche par des agences dans le pays d’origine qui imposent des frais d’inscription, des dépôts de garantie plaçant les migrants en situation de débiteurs. Certaines de ces agences sont tenues par des Taïwanais. Ces agences font ensuite des retenues sur les salaires transférés à la famille et certaines ne reçoivent rien. Au congrès, ont été cités des cas où des candidats philippins à l’embarquement ont dû travailler gratuitement jusqu’à deux ans comme domestiques au service des patrons d’agence pour obtenir un embarquement. Il y a en effet aux Philippines des milliers de marins formés dans des écoles maritimes qui cherchent désespérément du travail sur des bateaux.

A bord, les conditions de vie et de travail sont souvent terribles, 20h de travail par jour en continu, pendant des mois pour 300 US$ par mois et souvent moins (100$) quand l’agence fait des retenues pour dettes. Les marins sont souvent battus, mal nourris, certains sont même assassinés sans scrupule. Certains sont obligés de participer au trafic de véritables mafias pour de la cocaïne, de l’héroïne, des armes, etc. En 2015, à Kaohsiung, on a trouvé des amphétamines dans le ventre de thons congelés pour une valeur de 11 millions US$. Dans ce cas les pêcheurs migrants touchent un complément de salaire…

 

De timides avancées

Les autorités ont longtemps fermé les yeux sur ces sombres réalités, malgré l’existence de lois contre ces trafics. Depuis que les dénonciations s’accumulent et que le carton jaune menace le pays d’un boycott européen de ses produits halieutiques, le gouvernement a commencé timidement à prendre des sanctions : le 24 mars 2017, un bateau a été condamné à une amende de 1,2 million $ de Taïwan pour pêche illégale aux Philippines. En janvier 2017, Taïwan a adopté un texte réglementant les conditions de vie et de travail à bord des bateaux de pêche lointaine.
Un salaire minimum de 450$ US a été fixé mais rien ne garantit que ces salaires seront réellement versés tant que les agences de recrutement dans les pays fournisseurs de main-d’œuvre ne seront pas mieux contrôlées. La protection sociale est également obligatoire. Pour les pêcheurs employés dans les eaux de Taïwan, généralement recrutés par des agences taïwanaises, le salaire minimum est de 750 $US. On peut donc s’étonner de cet énorme écart alors que les conditions de travail et d’éloignement sont plus difficiles dans la pêche lointaine. De plus, les bateaux pêchant dans les eaux nationales sont plus faciles à contrôler si le gouvernement en manifeste la volonté. Pour la pêche lointaine, le gouvernement a aussi mis en place un système permanent de surveillance des bateaux et de déclaration des captures, mai, en l’absence d’observateurs à bord, il est facile de ne pas respecter ces obligations, d’autant plus que les transbordements en mer restent systématiques.

La Thaïlande a créé et formé un corps de 500 inspecteurs présents à bord, ce qui a contribué à la levée de la menace de boycott par l’Union Européenne. Taïwan n’a pas encore mis en place des mesures suffisamment contraignantes et vérifiables pour obtenir la levée du carton jaune, en cette fin 2017, elle l’espère…

De manière significative, la présentation faite au congrès par le représentant officiel thaïlandais n’a pas été contredite ou contestée. Par contre, celle du représentant taïwanais de l’Agence des Pêches a été vigoureusement contestée par deux jeunes femmes membres d’organisations religieuses de soutien aux pêcheurs. Le représentant officiel avait d’ailleurs orienté principalement sa présentation sur les engagements pour lutter contre la pêche illégale mais les engagements sur le contrôle du respect des droits des marins pêcheurs étaient jugés très insuffisants et, notamment, ne s’attaquaient pas au système d’embauche par des agences étrangères.
Ces réactions ont manifestement troublé l’hôte officiel du Congrès et on peut espérer qu’elles contribueront à la mise en place de mesures plus efficaces pour lutter contre l’esclavage en mer. C’est une tâche certainement très difficile qui parait contradictoire avec le maintien d’une flotte surdimensionnée de plus en plus confrontée à la baisse de certains stocks et à la critique de nombreuses associations et scientifiques.

L’une des meilleures garanties pour améliorer la situation se trouve dans la vitalité de la vie démocratique et associative à Taïwan, qui contraste fortement avec la situation dans la Chine continentale voisine.

La gravité de la situation à Taïwan ne doit pas nous faire oublier que le respect des droits des pêcheurs n’est pas toujours exemplaire sur les navires européens et que la menace des dérives s’accentue avec le recours de plus en plus fréquent à des pêcheurs migrants. Le gouvernement irlandais a rapidement réagi en créant un groupe de travail afin de répondre à ces critiques. On s’est rendu compte à cette occasion qu’il n’y avait aucun recensement sérieux de ces pêcheurs migrants.

Alain Le Sann. Décembre 2017

 

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